Un des plus anciens vignobles de France : les débuts de la vigne dans la Vallée du Rhône

L’histoire de la Vallée du Rhône viticole s’enracine bien avant l’ère chrétienne. Si la légende attribue la plantation des premières vignes rhodaniennes au roi gaulois Segovellaune, la réalité archéologique dévoile des traces de viticulture datant du IV siècle av. J.-C., au sud de Vienne (Isère). Ce sont alors les traditions commerçantes méditerranéennes – Grecs de Massalia (Marseille), puis Romains – qui propagent la vigne et le vin dans la région.

À partir du Ier siècle de notre ère, les vins du Rhône circulent largement, portés par le fleuve, et atteignent même la Germanie romaine. Des amphores de vins de Vienne et d’Orange retrouvées jusqu’en Angleterre, à Cologne et aux frontières de l’Empire romain illustrent l’influence déjà pan-européenne de ces vins (Inter Rhône).

L’époque médiévale : naissance d’un vignoble structuré

Au déclin de Rome, la vigne recule, mais les évêchés, abbayes et monastères maintiennent la culture de la vigne et la production du vin, essentiels à la liturgie. Les communautés religieuses, souvent proches du fleuve, favorisent le développement qualitatif des vins (fameux "vins des archives" notés à partir du IX siècle), et un embryon d’organisation professionnelle voit le jour.

  • XIII siècle : création de la Confrérie des Vignerons d’Avignon (1290), l’un des tout premiers syndicats de vignerons ;
  • Période papale : l’installation des papes à Avignon (1309-1377) donne une impulsion décisive : Clément V fait venir des cépages de Cahors, tandis que Jean XXII initie la construction de la résidence d’été à Châteauneuf-du-Pape.

C’est à cette époque que les "Cotaux du Rhône" s’imposent, tandis que la notion de millésime et la réputation des "vins de Châteauneuf" grandissent auprès des élites ecclésiastiques et royales.

De la Renaissance aux Lumières : prestige et crises des vins rhodaniens

La Vallée du Rhône bénéficie, du XVI au XVIII siècle, d’un rayonnement progressif. Ses vins s’exportent vers le nord (Bourgogne, Lyon), le sud (Languedoc, Marseille) et l’étranger (Angleterre, pays nordiques).

Des « règlements de police » apparaissent pour limiter les fraudes (ajout de vins de moindre qualité venus d’ailleurs), prémices des futurs cahiers des charges d’appellations. En 1650, un édit de Louis XIV protège les vins de Côte du Rhône et de Châteauneuf par des contrôles drastiques aux portes de la ville d’Avignon (La Revue du Vin de France).

  • Au XVIII siècle, les notables lyonnais et même parisiens s’arrachent les meilleurs crus de Côte-Rôtie, Hermitage ou Condrieu.
  • L’appellation Hermitage sera même servie sur la table de l’Empereur Napoléon avec faste.

Le XIX siècle : La Vallée du Rhône bouleversée

A l’instar de toutes les régions viticoles françaises, le XIX siècle est un temps de bouleversements, voire de tragédies, pour la Vallée du Rhône.

  1. L’arrivée du chemin de fer : Dès 1850, le rail favorise la montée des vins du Midi less chers sur les marchés du nord. Les vins rhodaniens les plus « fins » trouvent pourtant à Paris ou à l’étranger une nouvelle clientèle.
  2. Le phylloxéra : En 1863, à Pujaut (Gard), le minuscule puceron ravageur fait son apparition. Il détruit en quelques années plus de 70 % du vignoble local. Il faut attendre la greffe des cépages français sur porte-greffes américains pour reconstituer le vignoble : un phénomène qui donne naissance à des identités nouvelles, tant du point de vue des porte-greffes que des sélections de cépages.
  3. Les progrès techniques : La généralisation de l’éraflage, les premières mises en bouteilles à la propriété, la maîtrise du sulfitage et du pressurage doux marquent la modernisation du vignoble.

Dans le même élan, les toutes premières coopératives viticoles apparaissent dans le Gard et le Vaucluse autour de 1890, accompagnant la reconstruction économique. Aujourd’hui encore, ces structures jouent un rôle clé, représentant, sur certaines zones, jusqu’à 80 % de la production totale.

L’émergence des appellations et la renaissance du terroir

L’apport du Rhône à l’histoire des AOC (Appellations d’Origine Contrôlée) françaises est majeur.

  • En 1933, les vignerons de Châteauneuf-du-Pape, guidés par le baron Pierre Le Roy de Boiseaumarié (lui-même vigneron et juriste), lancent un règlement strict sur la délimitation, les cépages et les pratiques culturales. Cette démarche inspire la création institutionnelle des AOC françaises dès 1936.
  • 1937 : naissance officielle de l’appellation Côtes-du-Rhône, qui fédère alors la plupart des vignerons riverains, du sud de Lyon jusqu’à Avignon.

C’est au XX siècle aussi que s’affinent les terroirs : Crozes-Hermitage, Gigondas, Vacqueyras, Saint-Joseph ou Ventoux accèdent progressivement à la reconnaissance, enrichissant la mosaïque du vignoble rhodanien (Les Vins du Vieux Monde).

La Vallée du Rhône aujourd’hui : un vignoble moderne, dynamique et diversifié

Avec près de 80 000 hectares de vignes, la Vallée du Rhône est aujourd’hui la deuxième région viticole d’appellations de France derrière Bordeaux (FranceAgriMer).

  • Près de 6 000 exploitations produisent plus de 2,8 millions d’hectolitres (toute couleur confondue) chaque année.
  • 32 appellations majeures structurent le vignoble, parmi lesquelles 17 « crus »: Châteauneuf-du-Pape, Hermitage, Côte-Rôtie, Cornas, Lirac, etc.
  • Les cépages emblématiques – Syrah au nord, Grenache au sud – sont aujourd’hui rejoints par une politique de conservation des anciens cépages, et des initiatives nombreuses en bio et biodynamie.

Les facteurs naturels – mistral, sols variés (galets roulés, argiles, calcaires, schistes) et climat méditerranéen tempéré – jouent toujours un rôle structurant. Le patrimoine viticole se transmet en parallèle à travers les fêtes traditionnelles, la rénovation du bâti (anciens cuvages, domaines historiques) et l’explosion de l’œnotourisme, avec plus de 1,5 million de visiteurs annuels.

Faits singuliers et petites histoires : le Rhône, vignoble d’innovation et d’adaptation

La Vallée du Rhône fourmille d’anecdotes et de curiosités qui marquent son identité :

  • L’école d’Ampuis, dans les années 1950 : alors que la Côte-Rôtie était presque abandonnée, une poignée de familles (les Ogier, Guigal, Jamet) relancent la Syrah sur ces pentes abruptes, redonnant vie à une appellation aujourd’hui mondialement reconnue.
  • Châteauneuf-du-Pape et sa loi anti-soucoupe volante : en 1954, le maire fait adopter un arrêté municipal interdisant le survol du vignoble par des ovnis, clin d’œil humoristique qui enracine la commune dans la pop culture !
  • L’affaire de l’Hermitage blanc : saviez-vous que le tsar Alexandre Ier exigea que la cour de Russie soit approvisionnée exclusivement en Hermitage pendant plusieurs décennies, au point que "Hermitage" devint, au XIX siècle, synonyme de grand vin français en Russie ?

Panorama d’ensemble : mémoire vivante et dynamique d’un grand vignoble

Forgé par les influences méditerranéennes et continentales, ébranlé par les crises, enrichi par la tradition et l’innovation, le vignoble de la Vallée du Rhône concentre un patrimoine multiple et vivant. L’étude des sols, le renouvellement des cépages, la vitalité des foires et marchés (Ampuis, Avignon, Tain-l’Hermitage), la transmission familiale du savoir – parfois sur plus de 10 générations – montrent une région où histoire et avenir sont indissociablement liés.

Observer la Vallée du Rhône aujourd’hui, c’est contempler le fruit de deux millénaires d’adaptation, de passion et de résilience. L’histoire de ce vignoble ne cesse de s’écrire, entre fidélité à ses racines et volonté d’innover pour mieux transmettre aux générations futures un terroir préservé et vibrant.

En savoir plus à ce sujet :